Ce qu'il faut retenir
- Plus de 39 000 signalements de chute de cheveux liée à un médicament dans la base de pharmacovigilance américaine (FAERS)
- Deux mécanismes : effluvium télogène (le plus fréquent, 2–4 mois après, réversible) et effluvium anagène (rapide, lié à la chimiothérapie)
- Classes les plus impliquées : immunomodulateurs, anticancéreux, anticoagulants, antiépileptiques, antidépresseurs, contraceptifs
- Certains médicaments aggravent spécifiquement l'alopécie androgénétique en stimulant l'activité androgénique
- Réversible dans la quasi-totalité des cas — ne jamais arrêter un traitement sans avis médical
Les deux mécanismes de la chute médicamenteuse
Les médicaments peuvent faire tomber les cheveux de deux façons fondamentalement différentes, selon la phase du cycle capillaire qu'ils perturbent :
L'effluvium télogène (le plus fréquent)
Le médicament pousse prématurément les follicules de la phase anagène (croissance active) vers la phase télogène (phase de repos, où le cheveu tombe naturellement). Le résultat : une chute diffuse, progressive, qui apparaît 2 à 4 mois après le début du traitement — le temps que le follicule parcoure la phase télogène. C'est le type de chute médicamenteuse le plus courant. Il est presque toujours réversible à l'arrêt du médicament.
L'effluvium anagène (plus rare, plus brutal)
Le médicament attaque directement les cellules du follicule en pleine division — celles qui sont en train de fabriquer le cheveu. Le résultat : une chute rapide et massive, en 1 à 4 semaines. C'est le mécanisme de la chimiothérapie : les agents cytotoxiques ne distinguent pas les cellules cancéreuses des cellules du follicule, qui figurent parmi les cellules les plus prolifératives du corps humain. L'effluvium anagène est également réversible dans la plupart des cas, mais la repousse peut prendre 3 à 6 mois après la fin du traitement.
Pourquoi les cheveux et pas le reste ?
Les cellules du follicule pileux se divisent toutes les 23 à 72 heures pendant la phase anagène — c'est l'un des taux de prolifération les plus élevés de tout l'organisme, juste après les cellules de la moelle osseuse et de l'intestin. C'est pourquoi les médicaments qui ciblent les cellules à division rapide touchent systématiquement les cheveux.
Quels médicaments font tomber les cheveux ?
L'analyse de la base de pharmacovigilance FAERS (39 346 signalements) permet de classer les familles de médicaments par nombre de signalements d'alopécie. Voici les principales :
Immunomodulateurs et biothérapies
C'est la catégorie la plus signalée. Le tériflunomide (sclérose en plaques), le lénalidomide (myélome multiple), l'aprémilast (psoriasis) et le dénosumab (ostéoporose) figurent parmi les molécules les plus fréquemment associées à une chute de cheveux. Le mécanisme passe souvent par un effluvium télogène, parfois par le déclenchement d'une pelade auto-immune.
Chimiothérapie et thérapies ciblées
Les agents cytotoxiques classiques (cyclophosphamide, doxorubicine, paclitaxel, docétaxel) provoquent un effluvium anagène chez 65 à 85 % des patients. Les taxanes (docétaxel en particulier) sont associés à un risque de chute persistante après le traitement. Les thérapies ciblées plus récentes (vismodégib, palbociclib) peuvent aussi provoquer une chute via des mécanismes non cytotoxiques.
Anticoagulants
L'héparine et la warfarine sont des causes classiques d'effluvium télogène. Les anticoagulants oraux directs (rivaroxaban, apixaban) sont également impliqués mais avec une fréquence moindre.
Antiépileptiques et thymorégulateurs
Le valproate de sodium (Dépakine) est l'un des médicaments non-anticancéreux les plus associés à la chute de cheveux, avec un effet dose-dépendant. La carbamazépine et la lamotrigine sont aussi impliquées, mais plus rarement.
Antidépresseurs et psychotropes
Les inhibiteurs sélectifs de la recapture de sérotonine (ISRS) comme la fluoxétine, la sertraline et la paroxétine peuvent provoquer un effluvium télogène. Le lithium est également une cause connue. Attention : l'arrêt d'un antidépresseur ne doit jamais être brutal — discutez toujours avec votre psychiatre.
Contraceptifs hormonaux
Les pilules à progestatifs androgéniques (lévonorgestrel, désogestrel, norgestrel) peuvent déclencher ou aggraver une alopécie androgénétique chez les femmes prédisposées. L'arrêt d'une pilule contenant des estrogènes peut aussi provoquer un effluvium télogène transitoire.
Autres classes impliquées
La lévothyroxine (paradoxalement, un traitement de l'hypothyroïdie — la chute survient souvent en début de traitement), l'isotrétinoïne (traitement de l'acné sévère), les bêtabloquants, les IEC (inhibiteurs de l'enzyme de conversion), et les AINS à forte dose.
Un paradoxe fréquent : le minoxidil (le traitement le plus utilisé contre la chute) figure lui-même parmi les médicaments signalés pour « alopécie » dans la base FAERS. Explication : le minoxidil provoque un effluvium télogène transitoire dans les premières semaines (le « shedding ») — les cheveux faibles tombent pour être remplacés par des cheveux plus épais. C'est un effet attendu et de bon pronostic, mais qui inquiète légitimement les patients non prévenus.
Médicaments qui aggravent l'alopécie androgénétique
Certains médicaments ne provoquent pas un effluvium télogène classique mais démasquent ou aggravent une alopécie androgénétique chez les personnes génétiquement prédisposées. Le mécanisme est hormonal : ces médicaments augmentent l'activité androgénique ou réduisent l'effet protecteur des estrogènes.
Testostérone et stéroïdes anabolisants
Les traitements de substitution en testostérone et les stéroïdes anabolisants augmentent directement le taux de DHT, le principal responsable de la miniaturisation des follicules dans l'AGA. L'effet est rapide et souvent irréversible si le traitement est prolongé.
Contraceptifs à progestatifs androgéniques
Le lévonorgestrel et le norgestrel possèdent une activité androgénique résiduelle qui peut stimuler la conversion de la testostérone en DHT au niveau du follicule. Chez les femmes prédisposées, cela peut déclencher une alopécie de pattern féminin.
Inhibiteurs de l'aromatase
Utilisés dans le cancer du sein hormonodépendant (anastrozole, létrozole), ces médicaments bloquent la conversion de la testostérone en estrogènes. Le résultat : un déséquilibre hormonal qui favorise l'activité androgénique au niveau du cuir chevelu.
Ne jamais arrêter un traitement vital
Si un médicament prescrit pour une pathologie grave (cancer, épilepsie, maladie auto-immune, trouble psychiatrique) provoque une chute de cheveux, ne l'arrêtez jamais de votre propre initiative. La chute de cheveux est un effet secondaire gênant mais rarement dangereux. Parlez-en à votre médecin : un ajustement de dose, un changement de molécule, ou un traitement capillaire complémentaire sont presque toujours possibles.
Comment poser le diagnostic
Diagnostiquer une alopécie médicamenteuse n'est pas toujours simple, surtout quand le patient prend plusieurs médicaments simultanément. Voici l'approche recommandée :
La première étape est d'établir un lien temporel. Quand la chute a-t-elle commencé ? Quand le médicament suspect a-t-il été introduit ou modifié ? Pour un effluvium télogène, le délai typique est de 2 à 4 mois ; pour un effluvium anagène, 1 à 4 semaines.
La deuxième étape est d'exclure les autres causes. Un bilan sanguin (ferritine, zinc, vitamine D, TSH, bilan hormonal) permet d'écarter les carences et les dysfonctions thyroïdiennes. Un examen trichoscopique aide à distinguer un effluvium télogène d'une AGA ou d'une pelade.
La troisième étape est le test de retrait ou de substitution. Si possible, le médecin remplace le médicament suspect par une alternative au sein de la même classe. Si la chute s'arrête et que les cheveux repoussent, le lien de causalité est établi.
Que faire : conduite à tenir
Parlez-en à votre médecin prescripteur. Ne vous auto-diagnostiquez pas, et surtout n'arrêtez pas le traitement. Votre médecin pourra vérifier si l'alopécie est un effet secondaire connu de votre médicament et évaluer les alternatives possibles.
Demandez un bilan sanguin. Même si un médicament semble être la cause, des carences associées (en fer, en zinc, en vitamine D) peuvent aggraver la chute. Les corriger accélère la repousse.
Soutenez le follicule en attendant. Pendant la période de chute, un dermaroller associé à un sérum topique (caféine, peptides de cuivre, aminexil) peut stimuler la microcirculation et soutenir les follicules fragilisés. Le minoxidil topique peut être prescrit en complément dans les cas persistants.
Soyez patient(e). La repousse après un effluvium télogène médicamenteux prend 3 à 6 mois minimum. Le cycle capillaire est lent — même avec les meilleures conditions, un cheveu met 4 à 6 semaines pour devenir visible.
Notre position
La chute de cheveux médicamenteuse est l'une des causes les plus fréquemment sous-diagnostiquées. Trop de patients consultent pour une « chute inexpliquée » alors que la réponse est dans leur ordonnance. Chez ANAGEN, nous pensons que chaque consultation pour chute de cheveux devrait commencer par une revue de la liste des médicaments en cours. Et que chaque prescripteur devrait prévenir son patient lorsqu'un médicament a un risque connu de chute capillaire — l'information réduit l'anxiété, même si elle n'empêche pas l'effet secondaire.
Alhanshali L, Buontempo M, Shapiro J, Lo Sicco K. — Mise à jour CME complète (JAAD, 2023) sur les alopécies induites par les médicaments : cytotoxiques, biothérapies, immunomodulateurs, biologiques. Tableau exhaustif des médicaments associés classés par type d'alopécie (effluvium télogène, anagène, pelade, alopécie cicatricielle). Algorithme diagnostic et conduite à tenir. Référence principale.
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